Directrice artistique du festival
Cette quatrième édition du Festival du Livre Africain de Marrakech s’ouvre dans un contexte mondial marqué par des tensions inédites. Les fractures et les conflits se multiplient et atteignent des niveaux de brutalité effarants. L’horizon est obscurci par le retour de la grande nuit, celle de la haine et de la violence. Le présent semble travaillé par une logique de destruction de la vie sous toutes ses formes.
Face à cette réalité sombre, notre festival vient rappeler l’urgence et la nécessité de nos littératures, ces derniers bastions de réflexion et de vigilance.
Le FLAM vient confirmer, en effet, que face à l’état alarmant du monde, l’art a un rôle essentiel à jouer dans l’avènement de la bifurcation radicale que nous appelons de nos vœux.
Loin d’être un luxe, un simple divertissement ou une forme d’évasion, la littérature, au même titre que les autres expressions artistiques, représente une « arme miraculeuse » contre l’affaissement moral, politique et social.
Nos littératures ne se contentent pas de comprendre le réel : elles s’efforcent de le produire, de le réinventer en imaginant d’autres alternatives possibles.
Au-delà de la simple provocation, l’intitulé de cette édition, « Imaginer d’autres possibles », est une invitation à réactiver notre imagination et à redynamiser nos imaginaires afin d’envisager d’autres futurs et de faire émerger de nouveaux récits.
Souvent associé au rêve et à la fiction, l’imaginaire a longtemps été considéré comme une forme d’illusion ou de fuite hors du réel, une fuite porteuse de distraction et donc exempte de toute dimension politique. Pourtant, la littérature de fiction, tout comme la parole poétique, recèle un potentiel politique immense, comme le montre l’Histoire.
Depuis l’aube de l’humanité, nous inventons des récits, des mythes, des héros et des fables qui nous aident à cheminer dans la grande forêt, peuplée de mystères, qu’est le monde.
L’imaginaire nous permet non seulement d’habiter le monde, mais il nous aide également à le transformer. D’où la conviction qui anime cette quatrième édition du FLAM : la véritable menace aujourd’hui réside dans l’atrophie de notre aptitude à imaginer de nouvelles formes d’organisation sociale, à remettre en question les normes établies que l’on nous impose et que l’on nous présente comme inéluctables.
Or, pour opérer la grande bifurcation, pour sortir de notre enlisement dans l’inertie, nous avons plus que jamais besoin d’art, de poésie, d’imagination, de mots porteurs de lumière et d’espoir, de nouvelles valeurs et de nouvelles significations capables de permettre la sortie d’un modèle de civilisation bâti sur les schèmes de l’exploitation et de la prédation, à l’origine du désastre en cours.
À une crise axiologique et éthique, on ne peut opposer la seule science et la technique : cela reviendrait à perpétuer le scénario en cours.
La crise organique du monde actuel appelle une réforme substantielle, qui emprunterait résolument la voie de l’imaginaire en tant que moteur essentiel du changement social et politique. À l’imaginaire négatif de la manipulation et de la domination, opposons celui de l’émancipation et de l’entraide, et donnons davantage de place aux voix qui imaginent des possibles plus équitables et plus désirables.
Justement, parmi ces voix, il y a celles, libres et audacieuses, qui nous rejoignent ici, à Marrakech, pour trois jours de réflexion, de débat et de dialogue ; qui nous rejoignent pour célébrer notre fraternité commune dans la joie de la rencontre et la lucidité d’une pensée qui refuse de baisser la garde.
À nous tous — organisateurs, auteurs invités, modérateurs, traducteurs, festivaliers, éditeurs, libraires, jeunes publics des écoles et des universités, enseignants, lecteurs férus de mots et de livres — je nous souhaite un très beau festival.
Que chacun s’invente son propre chemin à travers ces voix à la fois plurielles et singulières !